Chapitre 32
Où la souffrance domine, la douleur atroce est parfois un précieux pédagogue.
Aphorisme dosadi.
McKie et Jedrik n’avaient aucun besoin de discuter de cette décision. C’était un choix qu’ils partageaient sciemment grâce à un processus de sélection devenu maintenant familier. Il y avait une faille dans le Mur de Dieu et, même si ce mur enveloppait présentement Dosadi dans les ténèbres, un contrat caliban demeurait un contrat caliban. La question, vitale, était de savoir si le gardien du Mur de Dieu allait consentir à répondre.
Jedrik, dans le corps de McKie, resta pour monter la garde devant la porte de son appartement tandis que McKie, revêtu de la chair de Jedrik, entrait tout seul pour tenter l’expérience. Qui devait-il essayer de contacter ? Fanny Mae ? L’obscurité absolue qui isolait Dosadi pouvait laisser penser que le gardien caliban s’était totalement retiré. Et il restait encore si peu de temps.
Assis en tailleur sur le sol de la chambre, McKie essaya d’abord de clarifier ses idées. L’étrange découverte qu’il faisait continuellement du corps féminin qui était maintenant le sien l’empêchait de se concentrer. L’instant de l’échange lui donnait un arrière-choc dont l’intensité, il avait tout lieu de le craindre, n’était pas près de diminuer. Il leur suffisait maintenant de le souhaiter en même temps pour que le changement se produise. Mais ce corps si différent… oui, c’était la multiplicité des différences qui créait sa propre confusion. Elle allait bien au-delà de l’adaptation à une taille et à un poids nouveaux. Les muscles de ses bras, de ses hanches, lui semblaient attachés aux mauvais endroits. Les sensations physiques étaient véhiculées par des processus inconscients différents. L’anatomie créait ses propres trames, ses propres comportements automatiques. Par exemple, il s’était aperçu qu’il était obligé de faire certains mouvements d’une certaine façon afin de protéger ses seins. Cela évoquait les automatismes mâles destinés à protéger les testicules. Ces mouvements, appris très jeunes, étaient relégués au rang de simples réflexes ; mais le problème avec ce corps de femme, c’était qu’il lui fallait retrouver consciemment tous ces comportements. Et cela dépassait de loin le cadre des seins et des testicules.
Ces bribes enchevêtrées de pensées parasites l’empêchaient de se concentrer sur le contact avec les Calibans. Cela ne faisait qu’accroître sa fureur. Toute sensation physique susceptible de le distraire était à proscrire formellement, et pourtant ce corps féminin sollicitait continuellement son attention consciente. En désespoir de cause, il se livra à quelques exercices d’hyperventilation et concentra son attention en un foyer pinéal dont il ne connaissait que trop bien les dangers. Cela pouvait dégénérer en perte d’identité permanente si l’expérience se prolongeait trop longtemps. Mais il y gagnait une netteté d’esprit suffisante pour ne penser qu’à Fanny Mae.
Le silence.
Le passage du temps faisait de chaque battement de cœur un coup de gong.
La peur rôdait à la lisière du silence. Il comprit que quelque chose avait instillé un effroi sans nom dans le gardien du Mur de Dieu. La colère le gagna.
« Caliban ! Vous avez une dette ! »
« McKie ? »
La réponse avait été si faible qu’il se demandait si ce n’était pas un tour que ses espoirs lui jouaient.
« Fanny Mae ? »
« Vous êtes McKie ? »
C’était beaucoup plus net. Il reconnut, dans sa conscience, la présence familière de la Calibane.
« Je suis McKie et vous avez une dette envers moi. »
« Si vous êtes vraiment McKie… pourquoi êtes-vous si… bizarre… modifié ? »
« J’ai un autre corps. »
Il ne pouvait pas en être certain, mais il crut déceler une réaction de consternation. Puis Fanny Mae reprit, encore plus nettement :
« Je retire McKie de Dosadi maintenant ? Autorisé par contrat. » « Je partagerai le sort de Dosadi. »
« McKie ! »
« Ne discutez pas avec moi, Fanny Mae. Je partagerai le sort de Dosadi à moins que vous ne retiriez une autre personne-nodale en même temps que moi. »
Il projeta en même temps l’image psychique de Jedrik, chose particulièrement aisée pour lui qui partageait toutes ses réactions.
« Mais elle a le corps de McKie ! »
Elle était presque accusatrice.
« Elle a un autre corps », fit McKie. Il savait que la Calibane voyait parfaitement ce qui le liait à Jedrik. Tout allait maintenant dépendre de l’interprétation du contrat caliban.
« Jedrik est une Dosadie ! » protesta la Calibane.
« Moi aussi, je suis dosadi… maintenant. »
« Vous êtes McKie ! »
« Et Jedrik aussi est McKie. Contactez-la si vous ne me croyez pas. »
Il rompit le contact avec une fureur brutale et se retrouva allongé sur le sol, tremblant. Le corps féminin dans lequel il était toujours ruisselait de transpiration. Il avait mal à la tête.
Est-ce que Fanny Mae lui obéirait ? Il savait que Jedrik était aussi capable de projeter son psychisme à lui que lui le sien à elle. Comment Fanny Mae allait-elle interpréter les termes du contrat dosadi ?
Seigneur ! Son mal à la tête était comme un bandeau brûlant. Il se sentait déplacé dans le corps de Jedrik, mal utilisé. La douleur persistante lui faisait craindre d’avoir causé quelque dommage irréparable au cerveau de Jedrik avec cette concentration pinéale intense.
Lentement, il se redressa, essaya de se mettre debout. Les jambes de Jedrik le soutenaient à peine. Il pensa à elle, de l’autre côté de la porte, aux prises avec la transe paralysante sans laquelle le contact caliban était impossible. Pourquoi cela durait-il si longtemps ? Les Calibans s’étaient-ils retirés ?
Nous avons peut-être perdu la partie.
Il voulut marcher jusqu’à la porte, mais il n’avait pas fait le second pas qu’une lumière éblouissante l’enveloppa d’un seul coup. L’espace d’un demi-battement de cœur, il crut que c’était là l’ultime feu qui allait consumer Dosadi. Mais la lumière tint bon. Il regarda autour de lui et s’aperçut qu’il se trouvait en plein air, dans un endroit qu’il reconnut immédiatement : la cour d’entrée de la résidence des Têtes Sèches, sur Tandaloor. Il remarqua l’identification du phylum, un peu partout sur les murs : caractères gowachins en vert sur fond de briques jaunes. On entendait le bruit d’un jet d’eau, dans le bassin voisin. Sous une arcade, juste face à lui, se tenait un groupe de Gowachins, parmi lesquels il reconnut un de ses anciens maîtres. Oui, c’était bien là un sanctuaire Tête Sèche. Les gens qui se trouvaient ici l’avaient éduqué, protégé, initié à leurs secrets les plus sacrés.
Les Gowachins qui s’agitaient dans l’ombre de l’entrée avaient leur attention centrée sur une silhouette allongée près d’eux. Elle remua, se redressa.
C’était son propre corps.
Jedrik !
Ce fut un élan mutuel intense, un besoin. L’échange de corps eut lieu en un éclair. McKie se retrouva dans son enveloppe de chair familière, assis sur le carrelage frais. Les Gowachins qui l’entouraient étaient en train de le bombarder de questions.
« McKie, que se passe-t-il ? »
« Vous êtes tombé d’un couloir ! »
« Êtes-vous blessé ? »
Il écarta les questions d’un geste, se mit en tailleur et plongea aussitôt dans une longue transe concentrée sur le moniteur implanté dans son estomac. Ce moniteur que Bildoon n’aurait jamais cru le voir utiliser !
Comme il était payé pour le faire, le Taprisiote de service à C.C. se brancha sur son psychisme. McKie refusa vigoureusement le contact avec Bildoon et passa coup sur coup six communications par l’intermédiaire du Taprisiote docile. Les gens qu’il appelait occupaient des positions clés au BuSab. Ils étaient tous entreprenants et ambitieux, tous parfaitement loyaux dans l’exercice de leur fonction. McKie leur transmit toutes les données sur l’affaire Dosadi par séquences compactes, en utilisant la technique issue de ses échanges avec Jedrik, de psychisme à psychisme.
Il y eut relativement peu de questions, et les réponses furent promptes :
« Le Caliban qui assure le blocus de Dosadi joue le rôle de Dieu. C’est dans le contrat. »
« Et les Calibans sont d’accord ? »
La question venait d’un Wreave astucieux qui songeait surtout aux complications entraînées par le fait que les Gowachins étaient en train de former une Wreave, Ceylang, destinée à devenir légiste.
« Le concept d’accord ou de désaccord ne peut s’appliquer ici. Ce rôle était nécessaire pour que le Caliban puisse exécuter son contrat. »
« Il s’agit d’un jeu, alors ? »
Le Wreave était outré.
« Peut-être. Ce qui est sûr, en tout cas, c’est que les Calibans n’ont pas les mêmes conceptions que nous en matière d’éthique et de respect des individus. »
« Nous le savions depuis longtemps. »
« Oui, mais maintenant nous le comprenons. »
Après avoir effectué ses six appels, McKie ordonna à son Taprisiote de rechercher Aritch. Il trouva le Haut Magister dans le bassin de conférences du Phylum des Marches.
« Salutations, Client. »
Il avait projeté dans ces mots un amusement narquois. Il perçut la surprise choquée du Gowachin.
« Il y a certaines choses que votre légiste va vous demander de faire sous le sceau sacré qui nous lie », reprit McKie.
« Vous irez donc dans la judicarène ? »
Le Haut Magister était très perceptif et il bénéficiait des talents dosadis, mais il n’était pas né sur Dosadi. McKie n’avait relativement aucun mal, à présent, à le manipuler en faisant appel à ses motivations les plus profondes. Quand Aritch refusa d’annuler le contrat caliban, McKie ne révéla que la surface de sa détermination.
« Vous n’aggraverez pas la tâche de votre légiste. »
« Mais qu’est-ce qui les empêchera de quitter Dosadi ? »
« Rien du tout. »
« Vous serez défenseur au lieu de procureur ? »
« Demandez la réponse à votre Wreave, Ceylang. »
McKie coupa le contact à ce moment-là. Il savait que le Haut Magister lui obéirait. Il avait peu de possibilités d’action, et la plupart débouchaient sur des impasses. De plus, la loi gowachin l’obligeait à respecter les décisions de son légiste une fois que la procédure était mise en branle.
Lorsque McKie sortit de transe, il trouva ses amis Têtes Sèches groupés autour de Jedrik, qui leur expliquait la situation. Oui, c’était vraiment un avantage, d’avoir deux corps et une détermination. Il se leva pour se rapprocher du groupe. Quand elle le vit, elle lui dit :
« J’ai moins mal à la tête. »
« C’était de justesse », dit-il. Et il ajouta : Ça l’est toujours. Mais Dosadi est libre.